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© 2010 Maelström Magazine























Neurosis_2007
Neurosis est une véritable expérience. C’est le genre de musique que vous détestez profondément ou bien que vous adulez de manière fanatique, il n’y a pas trop de demi-mesures. En l’espace de vingt ans et de dix albums, ils se sont placés comme les pères d’un nouveau genre musical, ouvrant grand les portes à nombre de groupes. Nous n’allons pas nous lancer dans des descriptions vaseuses, pompeuses ou essayer d’expliquer leur symphonie. Neurosis est un événement, ils vous prennent aux tripes et peuvent changer votre vie.
Commençons par une question bien classique. Cela fait maintenant vingt ans que Neurosis existe, tourne et enregistre. Ça te fait quel effet quand tu regardes par-dessus ton épaule ?
Scott Kelly : Ça fait un sacré effet quand même, c’est vrai que les années se sont vite enchaînées. Je suis très fier de ce que nous avons réalisé, de la route accomplie, des rencontres que nous avons pu faire et de l’évolution du groupe pendant ces années. Neurosis est une entité forte pour chacun d’entre nous, cela prend une part tellement importante dans nos vies que le tout ne fait qu’un. Il n’y a pas Neurosis puis les individus, tout est mélangé et tout vit dans Neurosis. Je dirais que c’est une véritable expérience qui nous a appris beaucoup à tous et que je suis heureux d’avoir dans ma vie. Nous sommes allés creuser au fond de chacun d’entre nous pour gratter des endroits parfois pas très agréables, mais il en est toujours ressorti quelque chose de positif.
Est-ce que vous imaginiez que Neurosis durerait aussi longtemps ?
Tu sais, quand tu commences un groupe, quel qu’il soit, tu ne penses pas à tout ce genre de trucs. En plus nous n’étions vraiment pas le genre de gars à avoir un plan de carrière sur le long terme. Les choses se sont enchaînées très naturellement, une chose amenant la suivante. Et puis tu sais, sincèrement, il y a vingt ans, je ne croyais vraiment pas que j’allais toujours être vivant à 40 ans !
En fait, j’ai lu votre « manifesto » sur votre site Internet, il pose brièvement les bases, les directions et le but de Neurosis. Peux-tu expliquer ?
Dès les premières répétitions du groupe, nous avons senti que quelque chose de fort se passait, nous avions tous déjà joué dans des groupes, mais là, c’était différent, ça a toujours été spécial. Au fur et à mesure que nous avancions, nous avons décidé de nous soumettre entièrement à cette création. Nous avons posé les bases de ce que nous voulions faire et de comment nous voulions le faire, c’était très important pour nous. Nous voulions que le groupe suive une évolution assez logique. Dès le début nous nous sommes donc assis tous ensemble dans une pièce et nous avons parlé pendant des heures de ce que nous voulions faire, de quel genre de musique nous voulions créer. D’ailleurs, depuis, nous le faisons toujours pour chaque album ou création que nous entreprenons. Dans la recherche du son par exemple, nous voulions arriver à quelque chose de très fort qui te prenne au fond des tripes. Avec le temps, tout ceci a évolué et continue encore d’évoluer. Si tu écoutes les albums à la suite, tu verras que tous ont un son diffèrent, dans la même direction, mais tu trouveras des variantes.
Oui, d’ailleurs il y a eu l’arrivée du clavier et de sampling sur Soul at Zero…
Cela faisait longtemps qu’on y pensait et qu’on voulait le faire. Mais cette partie de notre musique a pris une vraie ampleur à partir de Enemy of the Sun et l’arrivée dans le groupe de Noah. Travailler des sons électroniques nous a ouvert de nouvelles portes… et fermé d’autres aussi (rires).
Comment ça ?
Oh, c’est une longue histoire…
Vas-y, explique…
En fait il y a cette salle de concerts indépendante qui s’appelle Gilman Street, à Berkeley, d’où l’on vient (ville-campus universitaire à côté de San Francisco − ndlr). C’est une salle assez connue dans la scène, presque tous les groupes punk ou assimilés y ont joué. C’est un lieu qu’il a fallu monter presque de toutes pièces. Dès le début nous avons décidé de nous impliquer fortement dans cette initiative en faisant des concerts de soutien pour eux. Le principe était simple, on jouait gratuitement et les recettes du concert étaient pour eux. Ils s’en servaient pour financer toutes sortes de travaux ou de frais. Malheureusement, un jour, ils ont décidé que nous n’étions plus assez punk pour jouer chez eux. Ils trouvaient que nos morceaux étaient trop longs, sortaient du cliché punk-rock classique avec son tempo élevé et ses trois accords maximum. Alors voilà, depuis nous ne jouons plus là-bas, bannis. C’est étrange…
D’autant plus que votre démarche est plutôt punk. D’ailleurs, est-ce que le punk-rock est mort selon toi ?
Ah ! Ah… tu vois, lui ? (Il se tourne et montre du doigt leur roadie, un Anglais d’une quarantaine d’années, le visage bien marqué par des années d’abus, jean moulant crade de six semaines, clous, tatouages… la totale et surtout la crédibilité…)
T’es vivant ?
(Le gars en question se réveille et répond par un oui interrogatif.)
Tant que ce mec-là sera en vie, le punk-rock vivra avec lui (rires)… Non, mais plus sérieusement je crois que tout ce truc a évolué. Tu ne peux pas comparer le punk des années 70-80 avec ce qu’il se passe aujourd’hui. Il y a beaucoup trop de merdes qui sortent avec l’appellation « punk-rock » maintenant ; des fois, ça donne envie de gerber. Et puis c’est quoi être punk aujourd’hui ? Je connais des gars qui sont plus punk que le punk rocker, sans même écouter de musique à guitare. Il y avait aussi des punks bien avant que ce mouvement existe avec cette appellation. Regarde Miles Davis, il jouait le dos tourné au public et revendiquait une lutte contre le racisme : à l’époque, c’était super provoc et certainement beaucoup plus punk qu’un soi-disant punk d’aujourd’hui. Johnny Cash aussi. A l’époque ils tournaient déjà tous dans leurs voitures, sans chauffeur. Tout ça c’est pas juste un courant musical, c’est une attitude à avoir envers ce qui t’entoure, le recul que tu peux avoir sur ton environnement et surtout la façon dont tu fais ce que tu veux faire. Il y aura toujours des gens pour critiquer et agir en s’opposant à une majorité. Dans ce sens-là, le punk a toujours existé et existera toujours.
Après tant d’années à jouer et à créer votre univers, vous êtes devenus une référence, dans le sens où votre nom sert souvent d’étiquette ou d’influence à d’autres groupes. Mais vous, quelles sont vos influences ?
Il y en a des tas, et puis elles ont beaucoup évolué depuis le début, et je n’aime pas trop donner de noms comme ça… Nous venons justement de la scène punk. Au tout début, au collège, j’ai rencontré ce gars qui m’a introduit à toute cette scène. C’était exactement pendant la période où tu te cherches, tu ne sais pas vraiment ce que tu veux. J’ai vu mes premiers concerts et ça m’a fait l’effet d’une bombe… tu sais quand tu vois un truc pour la première fois, que tu ne connais pas, mais qui te parle de façon tellement intime. Ça m’a saisi, des groupes comme Black Flag en concert… c’était vraiment fou. Ils arrivaient à faire sortir tellement d’agressivité qu’après leur concert tu te sentais totalement vidé. C’était trop bon.
Vous avez toujours eu de très bons labels, Look Out !!, Alternative Tentacles, Relapse… Pourquoi avoir décidé de monter votre propre label, Neurot Recording, après toutes ces années ?
Il y a plusieurs raisons à ça. Mais en gros, nous voulions être libres de ce que nous faisions. Déjà au niveau financier. Tu sais, je ne connais aucun groupe actif dans cette belle scène indépendante qui ne se soit jamais plaint de voir une partie de son argent disparaître avec son label. Ce n’est d’ailleurs jamais personne en particulier. Mais par exemple, nous, ça nous est arrivé avec Alternative Tentacles. Et puis il y a ceux qui mettent tes morceaux sur des compils sans t’en parler et bien sûr sans te reverser un centime des recettes. Il y a l’aspect artistique aussi. Certains labels vont se permettre de te mettre la pression pour que la pochette de ton album ressemble plus à ceci qu’à cela. Alors voilà, un jour nous nous sommes dit que ça faisait suffisamment longtemps que nous étions là, et qu’avec tous les contacts que nous avions, nous pouvions prendre soin de nous-mêmes. C’était aussi l’occasion de sortir et de soutenir de très bons groupes que nous connaissions, toujours dans l’état d’esprit de ce que nous aimons. Nous sommes heureux de pouvoir aider des groupes comme Red Sparowes (le groupe de Josh Graham, accessoirement derrière les vidéoprojections de Neurosis − ndlr), Made out of Babies qui, selon nous, sont tous des groupes extraordinaires…
Et Tribes of Neurot aussi…
(Rires.)
Peux-tu expliquer le projet Tribes of Neurot ?
En fait c’est une démarche qui va de pair avec Neurosis. Il est vrai que nous aurions pu sortir des disques de Tribes of Neurot sous l’appellation Neurosis, mais je pense que quelque part, ça n’aurait pas été sincère vis-à-vis de notre public. J’ai toujours été saoulé par ces groupes qui n’hésitent pas à sortir sous leur nom des projets complètement différents. Il faut penser aux jeunes qui n’ont pas forcément plein d’argent : ils vont acheter le disque en ayant une idée de ce qu’ils vont entendre, et au moment des premières notes, ils se retrouvent vraiment roulés et déçus. Tribes of Neurot est un instrument qui permet d’aller plus loin dans l’expérience Neurosis. Pour nous, ce sont d’autres bases de travail, d’autres supports de créativité, qui nous aident à dire d’autres choses, différentes mais complémentaires.
Comme vos projets solos ? (Steve Von Till et Scott Kelly ont tous deux des projets solos − ndlr.)
Oui, en quelque sorte. Sauf que pour nos projets solos, il s’agit de fait de choses beaucoup plus personnelles, qui sont complètement dissociées de Neurosis.
Dans vos paroles, il est souvent question d’énergie, d’étoiles, de dieux… Est-ce que vous créez votre propre spiritualité ?
La question de la spiritualité est très personnelle. Je vais parler en mon nom et je ne vais pas m’engager au nom des autres… même si nous partageons beaucoup. Je crois en beaucoup de choses non religieuses, je crois en un lien très fort qui nous lie à tout ce qui nous entoure. Ne crois-tu pas qu’il y a d’autres choses que des hommes et des intérêts dans ce monde ? Je crois en ce lien qui nous lie aux étoiles, aux arbres… aux forces de la nature… à la terre, à l’eau… et que toutes ces choses peuvent avoir une influence sur nos vies. C’est dommage que beaucoup de gens ne fassent pas du tout attention à ces forces. Pour moi, c’est important et ce n’est pas quelque chose à négliger, nous sommes si peu de chose dans cet univers qu’il ne faut pas oublier d’où l’on vient… nous sommes d’abord le fruit de la nature.
http://www.neurosis.com/
http://www.tribesofneurot.com/
http://www.neurotrecordings.com/