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© 2010 Maelström Magazine























The Knife_2006
Cette interview a été réalisée pendant le mois de décembre 2006, autour d’un café latté et d’un Kanelbulle. À ce moment The Knife vient de sortir Silent Shout, leur troisième album et sont encore au début de leur première et seule véritable tournée. Petite discussion qui dévie rapidement de la musique pour parler de politique et de féminisme.
Aujourd’hui Karin Dreijer vient de sortir le premier album de son nouveau projet Fever Ray, toujours sur son excellent label Rabid Records, un dark électro dans la lignée de ce qu’elle a pu faire avec The Knife. Une interview a lire comme une introduction de son interview à paraître prochainement dans Maelström.
Commençons avec le grand changement pour The Knife et cette année 2006. Vous avez longtemps dit que vous ne vouliez pas faire de concerts, et vous focaliser sur la musique studio… Vous voilà de retour d’une tournée aux États-Unis, vous avez aussi fait quelques concerts à travers l’Europe, que s’est-il passé ?
On a changé d’avis… (rires) Je pense que notre rencontre avec Andreas Nilsson est fondamentale : il a amené de très bonnes idées, il est responsable de ce changement. C’est lui qui a créé tout l’univers visuel de notre show live, la scénographie et les projections vidéo.
C’est lui qui est venu vers vous, ou vous êtes allés le chercher ?
Non, non, c’est nous qui sommes allés le chercher…
Alors l’idée de tourner vient bien de vous ?
(Rires) Oui, c’est bien notre idée !! Tous les gens avec qui nous avons travaillé nous ont demandés et nous ont dit qu’il était très important de tourner à chaque fois que nous sortions un album. Mais jusqu’à présent nous n’avions jamais été vraiment intéressés par l’idée de faire quelque chose sur scène. Je pense cependant que notre dernier album est beaucoup plus visuel que nos deux précédents, alors je pense que c’est beaucoup plus simple de penser à intégrer un aspect visuel sur scène avec Silent Shout.
Est-ce que vous avez pensé à l’aspect scénique de votre musique pendant l’écriture de Silent Shout ?
Non, pas du tout. Nous avons d’abord travaillé l’album et ensuite nous avons demandé à Andreas s’il avait des idées particulières, et puis il est revenu avec un millier d’idées !! Alors tout est devenu très simple, on a parlé des différents aspects pendant quelques mois, il nous a envoyé des dessins explicatifs et des animations 3D, nous expliquant : « Alors vous serez là, les projections partiront de là et il y aura ça ici, et ça là. » Tout a pris forme de manière naturelle.
Il y a une grande différence entre les vidéos issues de votre précédent album, vous vous y mettiez beaucoup plus en avant. C’est totalement l’opposé dans votre nouvel univers visuel, vous êtes comme cachés derrière des « déguisements ». Est-ce que c’est une façon délibérée de mettre l’accent sur l’aspect artistique de votre musique ?
Oui, il me semble très important d’insister sur la musique, notamment avec les visuels d’Andreas pour l’illustrer. Je pense qu’Olof et moi sommes juste une partie de la mise en scène. Nous n’avons jamais été intéressés par l’idée de nous mettre personnellement en avant dans notre musique, nous n’avons rien à voir avec la musique en elle-même. Mais en même temps je pense que cela reste différent d’un véritable concept, nous sommes toujours là, sur scène. Je chante live et Olof joue sur ses instruments, donc dans ce sens je pense que notre show est toujours très conventionnel ; ça pourrait être beaucoup plus abstrait, plus artistique. Le résultat reste donc très classique selon moi.
Il reste quand même que vous disparaissez totalement sur scène derrière cet aspect visuel qui prend beaucoup d’importance. Cela reflète-t-il une « peur » que votre musique ne se suffise pas à elle-même…
Quand tu t’apprêtes à passer à la phase concerts, tu te dois de penser à son aspect visuel. Personne ne va voir un concert juste pour écouter, il faut que les gens aient quelque chose à regarder en plus de la musique. Ce sont deux choses différentes mais très importantes. Si tu veux juste écouter de la musique, tu peux le faire chez toi, dans ton canapé, avec ta chaîne. Lors d’un concert, pour moi, l’aspect visuel ne doit pas être négligé…
Vous vous situez donc en opposition aux groupes plus classiques qui se contentent de jouer sur scène, simplement sous les lumières…
Pas vraiment, il s’agit aussi d’une prestation visuelle ; simplement ils n’ont peut-être pas travaillé sur cet aspect-là autant qu’ils l’ont fait pour la musique. Pour nous il important de travailler la musique et son aspect visuel de la même façon, réfléchir à tout avant de monter sur scène. On voit plus la phase scénique comme un « projet », nous avons fait 22 concerts cette année et travaillons encore dessus.
Comment penses-tu que les gens ont réagi à votre show ?
C’est très dur à dire parce que nous ne communiquons pas énormément avec le public, en plus nous avons nos retours directement dans les oreilles et j’aime bien les mettre super fort, alors ça complique… (rires) Non, mais plus sérieusement je suis super contente de la façon dont les choses se passent, il y a toujours eu beaucoup de gens, nos concerts ont souvent été complets. Il me semble donc que nos concerts sont bien perçus par le public. Je sais aussi qu’il y a eu quelques discussions sur ce qui se passe vraiment sur scène : « Est-ce qu’ils jouent vraiment live ou non ? Est-ce que c’étaient vraiment eux sur scène ? » C’est très intéressant. Je n’ai pas encore lu beaucoup de chroniques, mais je sais que pour certaines personnes il est très important que la musique soit créée au moment ou tu l’entends lors d’un concert. Le genre de musique électronique que nous jouons ne laisse que très peu de place à l’improvisation, tout est déjà élaboré et mis en place avec nos programmes sur nos ordinateurs.
Je sais que tu viens d’une scène plus rock, tu as joué dans le groupe Honey Is Cool. Qu’est ce qui t’a poussée à te lancer dans cette branche électronique, plus musicalement structurée ?
C’est juste que je suis déjà passée par la musique plus improvisée, j’ai trouvé intéressant de me lancer dans quelque chose de différent. Chaque projet change, et maintenant que nous avons fait cet album je ne sais pas à quoi le prochain va ressembler ; peut-être que nous serons de retour avec des guitares… (rires)
Avec le succès de votre précédent album, Deep Cuts, je pense que vous avez été approchés par des majors… Venant de la scène underground, comment vous avez géré ça ?
Nous avons décidé de continuer à sortir nos albums sur notre propre label, c’est très important pour nous et cela nous permet de rester très créatifs, de pouvoir faire exactement ce que nous voulons. En dehors de la Suède, nous avons des licences avec d’autres labels plus gros que Rabid Records. Par exemple, aux États-Unis nous sommes distribués par Mute Records… A la base c’est un petit label indépendant anglais, qui a bien marché en sortant des groupes comme Depeche Mode. Ils ont vraiment commencé comme un label alternatif, puis se sont fait racheter par EMI… Pour nous il a été très important de bien travailler les contrats de licences afin de garder le total contrôle de notre création artistique, sans que personne d’autre que nous puisse dire quoi que soit.
Vous avez donc vraiment fait attention à ne pas vous faire déposséder de votre musique…
Oui, oui… et ça dépend de tes capacités à dealer des contrats (rires)…
Alors vous êtes bons ?
Euh… en fait je ne signerai pas un contrat qui me coupe ou me réduise dans ma création : nous voulons garder le dernier mot sur tout cet aspect créatif. Après cinq ou six ans d’existence, nous avons pu obtenir de meilleures conditions ; au début nous avions de très mauvaises propositions, rien d’intéressant à lire… et même si le succès de Deep Cuts a aidé, il nous a fallu pas mal de temps pour obtenir de biens meilleurs contrats.
Est-ce que c’est un choix « militant » de garder le contrôle, comme rester sur votre propre label an Suède ?
Oui vraiment, pour moi c’est très important pour la créativité. Je pense que je ne ferai jamais un compromis artistique avec une major, n’importe où. Je ne pourrais jamais avoir une tierce personne impliquée dans notre démarche musicale. Nous écrivons la musique, nous enregistrons nous-mêmes, nous travaillons sur l’artwork et le reste, puis nous le livrons tel quel. Bien sûr certaines licences peuvent refuser de le distribuer car ils le trouvent trop mauvais, mais alors je suis toujours libre d’aller voir ailleurs… À ce niveau-là je trouve très important de n’avoir personne qui puisse juger ou commenter ma musique, seul Olof peut-être… et encore je suis capable de l’étrangler à certains moments (rires).
Que penses-tu penses de l’industrie musicale en général, du fait que la musique est de plus en plus transformée en simple produit de consommation, de la prédominance du commercial dans les grosses compagnies…
Je ne pense pas qu’il faille regarder aussi loin que les grosses compagnies pour bien se rendre compte de la démarche commerciale d’un label. Si tu veux en priorité travailler avec un label indépendant, tu n’es pas forcément sûr qu’ils aient une éthique plus alternative qu’une major. Il est facile de se faire tromper par la logique : « Oh… tu vois, ce groupe est sorti sur tel label alternatif… ils ne sont pas commerciaux… » À mon avis il ne faut pas tout focaliser sur les majors. Si tu t’intéresses de près à un label, tu peux vite t’apercevoir qu’ils ont une démarche commerciale ; il n’y a que très peu de labels qui revendiquent des idées politiques comme le simple fait de ne pas vendre la musique à n’importe qui, pour n’importe quoi. C’est vrai, quel label va dire ça aujourd’hui ?
Un label est une entreprise, il a obligatoirement une démarche commerciale. Après, tu peux toujours décider quelle attitude plus ou moins commerciale tu vas adopter pour distribuer ta musique, mais il s’agit toujours d’une décision commerciale à la base. Il est dur de se définir comme « non commercial », le simple fait de vendre des disques étant « commercial ». Il y a beaucoup de choses à savoir sur le fonctionnement de ce système, en tant qu’artiste qui démarche des labels. Par exemple, nous faisons très attention à ce que notre musique ne soit pas vendue pour des publicités ou de la promotion. Nous l’avons cependant autorisé une fois (la musique d’une pub − ndlr), mais c’était une reprise et c’est donc différent… Je ne pense pas que ce soit bien d’ailleurs.
Des regrets ?
Non, pas du tout, cela nous a permis de financer notre « live show », il a coûté très cher… Plein de gens pensent que les artistes se font pas mal d’argent pendant les tournées, mais nous étions encore dans le rouge pendant la préparation de la tournée. La production est très compliquée, nous devons être huit personnes à travailler pour chaque concert, plus le matériel. Cette publicité a rendu la préproduction possible, Andreas a pu travailler pendant quatre mois avant le premier concert. Depuis nous avons des demandes tous les jours pour utiliser nos morceaux…
Et vous répondez… ?
Nous répondons toujours non. C’est une petite chose, mais aujourd’hui les labels attendent que tu vendes ta musique aux compagnies de téléphones portables, à toutes les chaînes de télévision du monde… Ça peut être une exploitation bien plus large aujourd’hui. En tant qu’artiste il est très dur de tout connaître, c’est pourquoi il est très important de trouver un label avec lequel tu partages les mêmes valeurs et les mêmes idées, et je ne pense pas que j’en trouve un jour (rires).
C’est pourquoi vous restez sur votre propre label, Rabid Records…
Oui, bien sûr… Si tu jettes un coup d’œil sur les médias, la presse musicale suédoise n’est pas très importante. Les plus gros magazines sont des magazines « lifestyle » qui traitent la musique comme quelque chose que tu consommes, en plus des fringues, du maquillage et des voitures… C’est vite fait de se faire avoir. Et pour moi, la musique est bien plus que ça.
Justement, il est connu que pour certains musiciens la musique peut être une sorte de thérapie ou de médicament, un moyen de faire sortir des peurs, des émotions, des ressentiments… Qu’en est-il pour toi ?
C’est de pire en pire (rires).
Comment ?
Notre dernier album a été le plus dur à composer pour nous. Nous sommes rentrés dedans de manière si profonde, à penser à ce que nous voulions faire… cela peut être immense. Il est question de notre opinion, de ce que nous trouvons important : la politique, notre point de vue sur ce qui nous entoure, la société, mais aussi de sentiments plus personnels… Alors cela n’est peut-être pas une thérapie mais certainement une façon de gérer les choses et de travailler ses idées. Mais je ne pense pas que cela puisse t’aider à te sentir mieux…
C’est-à-dire ?
Si tu vas chercher vraiment loin et que tu fais remonter des choses à la surface, il y a des chances pour que tu ne te sentes pas mieux pour au moins un petit moment. C’est un peu comme une psychanalyse, en parlant longtemps de sujets intenses et sensibles tu ne te sentiras pas mieux au début, mais par la suite tu iras bien mieux…
Donc le processus d’écriture est assez difficile pour toi…
Oui, c’est un moment très difficile. C’est une étape qui peut te faire te sentir très triste et seul… Les jours où ça n’allait pas pour Olof, je me posais toute seule sur l’ordinateur et inversement… il faut continuer, c’est vraiment un processus psychologique.
Silence Shout est beaucoup plus sombre et profond que Deep Cuts. Est-ce que cela correspond justement à un changement d’écriture de votre part, à un désir d’être plus personnels ?
Après Deep Cuts, nous avons vraiment eu envie de faire un album qui nous ressemblait un peu plus, duquel nous pourrions nous sentir plus proches. Sur Deep Cuts nous pensions qu’il serait bien d’avoir plus de rythme pour que les gens puissent danser sur la musique, mais nous avons pensé que ce n’était pas indispensable pour Silent Shout.
Où est-ce que vous puisez votre inspiration ?
C’est un vaste sujet… mais nous la puisons dans la vie en général. Je ne poursuis pas l’inspiration, il suffit de regarder autour de soi, il y a beaucoup à dire.
Même si vous avez une certaine éthique politique avec votre label, cela ne se retrouve pas trop clairement dans vos paroles.
Nos paroles sont pourtant vraiment politiques, mais peut-être plus à un niveau personnel. Nous ne parlons pas de politique gouvernementale, nous nous intéressons plus aux questions qui nous touchent en tant qu’êtres humains et forcément en tant que femme. Après un long moment où tu te sens mal à l’aise avec certains problèmes de société, tu commences vraiment à te sentir oppressée, frustrée, agressée… c’est presque allergique. En tant que femme, je réagis beaucoup plus physiquement à toutes ces oppressions. En Suède, nous avons beaucoup de filles qui s’entaillent les bras… elles réagissent à travers leurs propres corps… Les filles réagissent de manière beaucoup plus introvertie que les garçons, qui extériorisent plus par la violence.
Vous n’avez pourtant pas un message féministe revendicatif… Peut-être que c’est différent en Suède ?
Oui, nous nous basons sur notre vécu en Suède, et nous avons eu des féministes très actives depuis plus de trente ans, alors nous en sommes à un certain niveau.
Vous n’avez pas le besoin de vous affirmer féministes ?
Si, bien sûr que si. Je SUIS féministe, je suis aussi socialiste et plein d’autres choses… Pour moi, nous sommes très clairs dans nos textes sur nos opinions, même si je sais que tout le monde ne le pense pas forcément. Si tu veux vraiment être clair, engagé, dire aux gens ce qui est bien ou pas bien, je ne pense pas que la musique soit le meilleur moyen. La politique ou l’écriture, je pense que ce sont de meilleurs moyens pour faire changer les choses. En étant musicienne, je peux le faire dans une autre perspective. Si nous pouvons inspirer les gens à faire évoluer certains problèmes dans le bon sens… mais je ne pense pas que nous soyons d’assez bons écrivains (rires), ni même politiciens (rires).
Il y a forcément des gens qui ne s’intéressent pas à votre aspect politique…
Je ne sais pas quelle part de responsabilité on peut avoir en tant qu’artiste. Nous vivons en Suède, nous sommes activistes en Suède, nous votons et pouvons faire changer les choses en Suède… Même si notre musique est distribuée dans d’autres pays, on ne peut pas bien faire plus. On ne me parle jamais de féminisme en dehors de la Suède, même à l’époque de Deep Cuts…
Tu penses que c’est plus accepté ici, le fameux modèle social démocrate suédois ?
Peut-être, même si je pense que nous avons tendance à prendre certaines choses pour acquises… En tant que femme artiste qui joue de la musique, j’ai la possibilité d’avoir des enfants tout en continuant à travailler. Quand nous étions en Italie, c’était :
« Hé, mais tu es enceinte…?
− Oui, j’attends mon deuxième enfant.
− Ah oui, mais où est le premier ??!
− Eh bien il est à la maison avec son père… »
Alors ils ne comprenaient pas trop et répondaient de manière étonnée : « Hein… quoi ? Mais comment…??!! Tu laisses ton enfant…!!! » (rires)
Ici nous avons des crèches presque entièrement payées par le gouvernement, pour que les femmes puissent continuer à travailler. Ce n’est pas le cas dans tous les pays européens, où cela peut coûter très cher. Il arrive que certaines mères soient obligées de rester à la maison, mais en étant suédoise, je sais que je peux concilier le travail et la famille. Alors je pense, par rapport à d’autres pays, que continuer à travailler tout en ayant des enfants est un acte politique… Même si les hommes suédois ne prennent pas leurs responsabilités autant qu’ils le devraient, ils ont aussi la possibilité de prendre un congé paternité supporté par le gouvernement : cela date de 1974, soit il y a trente-deux ans (contre 2002 en France − ndlr). Alors bien sûr ce n’est pas 50/50 sur les congés parentaux, mais je crois que 14 % de pères le prennent. Ce n’est pas beaucoup, mais cela existe et ils ont la possibilité de le faire. Bref… Mais quand nous sommes en dehors de la Suède et que nous commençons à parler de féminisme, nous devons l’aborder à un tout autre niveau…
À un niveau inférieur ?
Non, ce serait stupide de dire à un niveau inférieur… mais il y a beaucoup de choses que nous prenons comme acquises ici en Suède.
Et est-ce que c’est bien ?
Non, bien sûr ça ne l’est pas… Il faut rester vigilant.
Pour finir et revenir à un sujet un peu plus léger, des projets ?
Olof est parti habiter à Berlin, alors on fait une pause pour le groupe. Il travaille sur un projet solo dans lequel je ne serai pas incluse, il ne sait pas encore précisément quoi, mais il y travaille. Personnellement, je dois faire toute la comptabilité de l’année pour le label, le meilleur moment !! (rires) Plus sérieusement, je pense recommencer à écrire des morceaux après cet été.