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© 2009 Maelström Magazine
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Warren Ellis_Maelström#03
Et si Louis de Funès n’était pas drôle ?
Warren Ellis est australien et il accompagne Nick Cave sur quasiment tous ses projets. Une amitié musicale qui dure depuis plus de quinze années. Multi-instrumentiste installé en France, Warren est prompt à discuter calmement, et pendant un bon moment si le café coule à flots. Précisions sur son parcours, sa vie à Ivry, ses enfants, le rap, Nicholas, Oz et l’avenir de l’industrie musicale…
Qu’est ce qui t’a poussé à venir vivre en France ?
J’ai rencontré une Française, c’était il y a douze ans. Je suis marié depuis dix ans et j’ai des enfants… J’ai quitté l’Australie il y a environ quinze ans. C’est agréable de vivre en France, j’aime ça. C’est central et pratique, je vais souvent à Londres pour travailler avec Nicholas [Nick Cave, donc… - ndlr.], je n’ai qu’à prendre le train, c’est simple. Il y a quelques années, je tournais onze mois sur douze, donc ce n’était pas important d’avoir un pied-à-terre. Puis quand j’ai eu des enfants, j’ai décidé de rester en France. Je crois que l’important ce n’est pas d’où tu viens, mais où tu atterris, là où tu te sens le mieux. Quand j’ai quitté l’Australie, je voulais juste me trouver loin de ce pays. Il y a des choses qui me manquent, mais j’ai le sentiment que de toute façon tu te sens loin de tes origines quand tu es à l’étranger, et je trouve que ça s’accentue lorsque tu as des enfants et qu’ils grandissent. La France est un endroit où je me sens étrange, un endroit particulier, le sens de l’humour par exemple est très différent. J’ai encore des problèmes pour comprendre les gens ! J’ai vu ce film avec un gars qui est congelé et qui revient après des centaines d’années ; il y a ce type qui joue dedans, petit avec des yeux bizarres, ça semble vraiment drôle, mais je ne comprends rien ! [Il s’agit probablement d’Hibernatus, et le petit aux yeux bizarres, de Louis de Funès… – ndlr.]
L’Australie te manque donc?
Oui, un peu, le côté sauvage, le côté jeune de ce pays, il n’y a pas le poids du passé comme en Europe. Il y a aussi l’ambiance, les arbres… J’y vais une fois par an, j’y emmène mes enfants, et je suis toujours très heureux de voir un film sur l’Australie, c’est vraiment un chouette endroit…
Tu planifies de retourner y vivre un jour ?
Non, c’est un endroit agréable pour grandir, car il y a de la liberté, c’est très éclectique, l’environnement est plaisant, mais retourner y vivre me rendrait probablement dingue ! Ça fait longtemps que je suis parti, c’est devenu un endroit romantique à mes yeux, mais qui n’existe pas !
Comment as-tu commencé à faire de la musique ?
J’ai commencé à jouer quand j’avais une dizaine d’années. Mon père jouait de la guitare, et il y avait toujours de la musique dans mon entourage ; j’ai appris à jouer du piano, ensuite j’ai appris à jouer du violon. Autour de 25 ans, j’ai commencé à jouer dans des groupes, et ça ne s’est jamais arrêté, ça fait une vingtaine d’années maintenant…
À quel moment c’est devenu ta vie, la musique ? C’est quelque chose que tu as décidé ?
Ce n’est pas quelque chose que tu décides, ça s’impose à toi… et il y a un moment où tu te rends compte que c’est possible. J’aime jouer de la musique, mais je ne me suis jamais pris pour un compositeur, j’ai toujours joué de la musique parce que c’est quelque chose que j’aime faire. Quand j’ai commencé à faire de la musique, c’était pour le feeling, un peu comme quand tu vas skater ou surfer… Ce truc qui te donne un sentiment de liberté. C’est ce que te donne comme sensation le fait d’être sur scène, et rien de ce que j’ai pu faire dans ma vie ne m’a donné ce genre de feeling. Dans un sens, tu as la sensation de contrôler ton destin, et j’aime ce sentiment de pouvoir… Je n’avais jamais pensé à la musique en tant que job, que ça aurait pu faire vivre ma famille. Si on m’avait dit ça, je ne l’aurais jamais cru. J’ai été professeur pendant un an et demi, et j’ai démissionné car je savais que je ne voulais pas faire ça. J’aimais les enfants et l’aspect pédagogique du job, mais je ne voulais pas finir à 60 ans assis dans une chaise. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire, mais je savais ce que je ne voulais pas faire. Je crois que lorsque j’ai compris que jouer de la musique me procurait une sensation que je ne trouvais nulle part ailleurs, j’ai souhaité le faire autant que possible…
Tu voulais quitter l’Australie ?
Vivre en Australie te fait te sentir vraiment loin du reste du monde, c’est parfois très frustrant. Il y a très peu de gens qui habitent en Australie, pourtant le pays est immense ; je crois qu’à un moment, avec le groupe dans lequel je jouais à l’époque, Dirty Three, un groupe instrumental dans lequel je suis toujours, on a ressenti le besoin de s’échapper de tout ça, d’aller voir ailleurs. C’est aussi ce qu’a fait Nick Cave avec son premier groupe, The Birthday Party. Ils sont partis au début des années 80, ils sont allés en Europe chercher un autre public. C’est un peu comme de vouloir grimper l’Everest, ça te pousse à aller voir ailleurs, et quand tu es ailleurs, tu te rends compte que ça n’est pas vraiment mieux, mais il y a plus de gens, de la diversité. Un groupe en Amérique peut jouer toute une vie en Amérique, il y aura toujours un lieu dans lequel il pourra jouer ; en Australie, il y a trois ou quatre villes importantes, c’est tout…
Quand as-tu rencontré Nick Cave ?
Je l’ai rencontré autour de 1994. Comme il est un peu plus âgé que moi, je connaissais sa musique. Il m’a demandé de venir jouer quand il enregistrait ses disques, puis il m’a proposé d’aller en tournée avec lui, et c’est à partir de là que je suis devenu un membre du groupe à plein-temps… Tu veux un café ?
Oui… Tu es en France et Nick est à Londres ; comment vous faites ?
On se parle souvent, et on se voit chaque mois, ou plus parfois… On se voit surtout au studio quand je vais à Londres. Sinon je travaille à la maison, je lui envoie des sons via Internet, on s’échange des idées. Cette année on sort ce double CD, White Lunar, et la bande originale du film The Road en octobre. Nick sort un livre pour lequel j’ai fait la musique, en fait c’est une lecture de son livre. Il y a sept CD je crois. Pas mal de choses se concrétisent entre nous via le Net ; c’est possible aujourd’hui de ne pas vivre dans la même ville. Beaucoup de groupes ont leurs membres éparpillés à travers un pays. Dans un sens, c’est vraiment bien parce que quand on se voit, on sait que c’est pour travailler, il y a une contrainte de temps qui fait que nous sommes plus efficaces. Il faut juste trouver la bonne manière de travailler…
Ça ne te gêne pas de travailler tout seul chez toi ?
Non, pas vraiment. Pour moi, faire de la musique, c’est jouer avec des gens, et faire des concerts plus particulièrement. Depuis que j’ai des enfants, j’ai dû trouver un rythme, un lieu pour travailler, et j’ai réussi à trouver tout ça. Tu deviens plus productif et plus efficace parce que tu sais que ton temps est limité. Je crois que tout ça vient en grandissant, et ce n’est pas désagréable…
Le fait d’avoir des enfants te canalise ?
Oui, tu dois être efficace quand tu as du temps pour faire des choses. Moins tu as de responsabilités, plus tu as de temps pour faire ce que tu as à faire. Quand tu as des enfants, tu dois être organisé, ça t’apprend à être responsable, ça donne des priorités. Dans mon cas, ce n’était pas comme ça que je vivais, mais aujourd’hui, d’avoir une structure me permet d’être plus focalisé sur mon travail, je fais plus de choses…
Vous avez fait de la musique pour des films ; comment ça se passe ? Quelles différences avec un projet de groupe ?
Généralement, on reçoit des rushes du film, et c’est bien avant que ça sorte ! On a fait la musique pour The Road en août 2008, et le film va sortir à la fin de cette année. Pour ce genre de projets, plein de gens donnent leur avis, ça change tout le temps… la musique doit être très flexible. La principale différence c’est que lorsque tu fais la musique d’un film, tu travailles pour quelqu’un, ce n’est pas seulement une partie de plaisir. Avec un groupe tu dois suivre une direction ; pour un film, si le réalisateur dit que ça ne lui plaît pas, c’est tout, il n’y a pas vraiment de discussion possible, même si selon toi la musique est bonne ! Dans un sens, tu es libre de faire ce que tu veux, car souvent dans un groupe, il y a tout un tas de règles auxquelles tu dois te soumettre, parfois tu ne vas pas aimer telle musique, penser qu’elle n’est pas appropriée au groupe. Pour un film, tu dois être capable de faire de la musique différente, d’être très créatif. Ça peut sembler difficile au début, et on peut facilement croire que l’on va être contraint par tout un tas de trucs, mais en fait ça te donne le courage d’aller dans une nouvelle direction. Le premier CD de White Lunar est une compilation des musiques des trois films pour lesquels on a travaillé, et le second contient la musique des documentaires et des inédits. Ça regroupe ce que l’on a fait et où on est allés…
Tu écoutes ta propre musique ?
Jamais, ou alors quand je dois le faire, quand on doit le faire. On a fait environ 400 titres avec Nick, et quand on doit en choisir certains, c’est un vrai travail ! On vient de finir le nouvel album de Grinderman, j’écoute pour le mix, le mastering, et ensuite je n’ai plus besoin de le faire. Quand tu finis un premier album, je pense que tu l’écoutes parce que c’est vraiment un plaisir. Il y a un point où je suis content de faire un disque, surtout au moment où il va sortir. Le fait de le jouer en live, on va s’en éloigner, il y aura des digressions et c’est aussi ça qui est important…
Et tu écoutes de la musique ?
Oui ! Je suis toujours content d’écouter de la musique ! J’ai grandi dans les années 70, la musique était très importante à cette époque. Quand un album sortait, un vinyle, ça signifiait beaucoup, c’était une certaine somme d’argent et ce n’était pas donné à tout le monde de pouvoir se le procurer. C’est aussi la période où le skate a commencé, et le surf est devenu très populaire. Il n’y avait pas 50 moyens de dépenser ton argent dans ces années-là. Maintenant il y a des PlayStation et des Wii ! Et Internet te donne la possibilité d’avoir de la musique à volonté. Quand j’ai grandi, un disque qui sortait était intégré à ta vie, il faisait partie d’un moment, tu passais du temps à l’écouter. J’ai beaucoup de vinyles, c’est vraiment important pour moi. Depuis que j’ai des enfants j’ai moins de temps, mais j’essaie toujours de découvrir de nouvelles choses en musique… Je crois quand même que je préfère les vieux trucs, mais c’est sûrement parce que je deviens vieux !
Tu parles de l’objet disque, c’est différent maintenant ?
Quand tu penses à des John Lee Hooker, des Elvis Presley, aux Rolling Stones, aux Beatles, et aux effets que ces gens avaient sur la culture, sur les masses, je crois que c’est très différent désormais. Il y a eu une période dans les années 60, après la Seconde Guerre mondiale, où les jeunes ont voulu changer le monde, et il y a eu un mouvement musical qui allait avec. On ne peut pas attendre un tel changement aujourd’hui. On vit un moment important car Michael Jackson vient de mourir, et c’est quelqu’un qui a traversé ces époques, le moment où la musique était vraiment quelque chose d’important, où on vendait des millions d’albums ; je crois qu’avec Kurt Cobain, Michael est l’une des dernières icônes. Aujourd’hui, on essaie de revenir à quelque chose qui n’existe plus, on ne vendra plus de disques. C’est en train de changer tout le temps… Tu sens une différence toi ?
Non, pas vraiment, j’écoute beaucoup de musique et même si Michael Jackson était important, je n’ai jamais été fan de quelqu’un en particulier… Par contre, je trouve intéressant le revirement qui concerne la musique. On est passé de compilation de singles, au premier album en tant que tel avec Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles, et aujourd’hui, on revient au système de la chanson unique…
C’était vraiment un cap quand les Beatles ont sorti Sergent Pepper, et tout le monde à aimer ou détester ça ; maintenant on revient en arrière, et avec iTunes les gens peuvent acheter uniquement ce qui est le plus populaire. Récemment Radiohead a annoncé : « On ne fera plus d’albums, c’est trop douloureux… » Merde ! Qu’est-ce que ça veut dire ?! Des gens comme Janis Joplin ou Jimi Hendrix auraient pu avoir ce genre de paroles !
C’est du marketing, non ?!
Oui ! Et ils précisent : « On ne fera que des singles et des EP…» Il faut juste le faire ou trouver un moyen de le faire, mais l’annoncer comme ça, c’est vraiment trop… C’est tragique quand même… Mais je crois que les médias sont aussi responsables, car ils propagent ce genre de déclarations… Il y a eu des phénomènes identiques dans les années 20, à Paris, avec les surréalistes et Picasso, un mouvement qui a été très important comme il n’y en aura plus ; en Amérique, il y a eu Roy Lichtenstein et Pollock, dans les années 50. Tout évolue et bouge beaucoup, c’est donc normal que ça touche la musique. Je n’ai jamais fait de choses qui se sont retrouvées dans la culture populaire, on a toujours été en périphérie de tout ça. The Bad Seeds a été probablement le groupe qui a eu le plus de succès, ça n’a pas vendu des millions, mais c’est ce qui a fait connaître Nick à un plus large public, et la raison d’exister de ce groupe a toujours été de créer pour créer et non pas pour atteindre un certain statut. La créativité pure, ça a toujours été un moteur ; je n’ai jamais participé à un projet auquel je n’ai pas cru à 100 %…
Tes enfants écoutent de la musique ?
Oui, ils écoutent de la musique : Michael Jackson, The Raconteurs, Nirvana… ils aiment le rock’n’roll, c’est quand même un album fantastique Nervermind, non ?!
Oui ! Je me souviens quand je l’ai écouté pour la première fois, un ami l’avait ramené des Etats-Unis, c’était vraiment un événement. Ça a pris au moins un an avant que Nirvana arrive en France…
Ça a pris un an pour arriver en France ? C’est fou, tout ça ce n’est plus possible, maintenant tu n’as pas à attendre, c’est dingue…
Oui, et c’est assez récent, ça a été la même chose en 1999 avec Eminem : un an après c’est arrivé en France, alors qu’il était très populaire aux États-Unis…
C’est quand même plaisant de ne pas attendre… J’ai regardé 8 Mile l’autre jour, c’est vachement bien, c’est un bon film…