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© 2012 Maelström Magazine



















Arnaud Fleurent-Didier, la conversation… [archive]
*En discutant, je me demande si ce n’est pas politique. J’ai l’impression qu’à un moment tu as eu une étiquette de chanteur de droite, puis les gens se sont rendu compte que tu étais seulement un musicien, ni de droite, ni de gauche…
Tu es le premier à me parler de chanteur de droite, je craignais ça. Je ne me disais pas : « On va me traiter de bobo parisien », parce que je ne sais pas ce que ça veut dire. Je suis de Paris, j’habite là, je travaille là, je chante, et quand je baise, je baise place Clichy ! Après quelques interviews, les gens me disaient : « En, fait, tu es un chanteur de gauche ?! Ton disque est très politique… », et en fait non, mon disque n’est ni de droite ni de gauche. Je regarde la politique, et je me demande pour qui on votera demain. C’est ça que je mets en scène dans ce disque : pourquoi ? pour quels idéaux ? quel monde ? qu’est-ce qu’on va laisser à nos gosses ? J’ai un pote qui a écrit un texte sur La Reproduction, il est prof d’histoire, très politisé, il estime que ce disque est anti-Berlusconi… OK, cool, j’adore ! mais ce n’est pas le message principal…
*Tu as été surpris par le public qui est venu te voir à tes concerts ?
Non, pas vraiment. L’album précédent était très trentenaire, et je pensais qu’il ne pouvait pas s’adresser aux autres, ça racontait des années de gestation. Je suppose que c’est pareil quand tu as envie de faire un magazine, tu ne l’as pas encore fait, mais tu en as envie parce que les autres sont pourris ; c’était un peu ça, Portrait du jeune homme en artiste. La Reproduction est aussi une chronique de vie, un peu trentenaire, un peu quadra. En fait, je suis agréablement surpris quand je fais une interview et que le journaliste me dit : « Ma maman, qui a 75 ans, m’a amené des disques que le facteur venait de livrer, il y avait le tien, elle l’a pris et elle a dit : “ça, c’est pour moi” », parce qu’elle nous avait vus chez Taddeï. C’est ce que j’ai envie d’entendre. C’est quelqu’un qui a sans doute aimé la chanson française à un moment où elle était ambitieuse, et qui a retrouvé quelque chose dans La Reproduction… Waouh ! C’est un honneur, c’est chouette. Et j’ai aussi été très touché quand le fils d’Alf, qui a 7 ans, lui a demandé qui était Michael Jackson quand il est mort ; Alf lui a expliqué, et son fils a répondu : « Mais alors, Michael Jackson, il est aussi connu qu’Arnaud ? » Il adore Mémé 68, mais il n’a pas pu venir au concert lundi, il est trop petit…
*Tu es sans cesse comparé à Roubaix, Gainsbourg, Biolay, Delerm, Legrand… Ce n’est pas trop pénible ?
Ça ne veut rien dire, c’est tellement différent… Comment peut-on me mettre dans le même panier que Biolay ou Roubaix ?!
*Des gens ont essayé de le faire, ont analysé…
Non, ils n’analysent pas : ils entendent des cordes et de la basse et ils disent : « Gainsbourg » ; ils entendent un petit gimmick électro, ils disent : « Roubaix »… La référence la plus pointue et flatteuse que j’ai reçue vient d’un ancien des Inrocks, qui m’a dit que ça lui faisait penser à Chico Buarque. C’est-à-dire que c’est élégant, engagé, plus engagé que La Reproduction, et c’est très beau. Ce que j’en comprends, et ce que l’on m’en a traduit, les références et cet équilibre entre le chanteur de variété et l’intellectuel, c’est un beau modèle, en France il n’y en a pas vraiment…
*Tu te sens capable d’endosser ce rôle ?
Non, non, je ne me sens pas du tout à la hauteur, mais j’ai énormément de respect pour ce mec, dont je suis fan. Il n’habite pas ma culture, je ne le connais pas comme je connais Gainsbourg, mais à chaque fois que je découvre une chanson, que je vais au fond d’elle, la puissance des arrangements, la puissance des textes… Il y a deux trois exemples de constructions simples et lumineuses, c’est bien mieux écrit que La Reproduction…
*Il y a des ratés dans cet album, plus ou moins revendiqués, comme Risotto aux courgettes, et aussi beaucoup d’humour…
Ah ! Tant mieux ! L’humour dans un disque, ça me plaît, surtout quand tu chantes des chansons plombées qui regardent le monde d’une manière un peu froide, comme Ne sois pas trop exigeant. Je trouve ça chouette qu’il y ait des sourires, c’est mon esthétique à moi. Il y a des gens qui n’aiment pas ça, qui préfèrent être plus dark. Il faut des contrastes, il y a des chansons pas terribles, comme Risotto aux courgettes, elle me fait un peu rire, je visualise la scène, il y a une évocation d’un piano de Rachmaninov que j’adore, il y a un truc qui fait qu’elle a sa place. L’humour peut donner sa place à une chanson, tout comme le rythme. J’ai deux problèmes : le côté divertissant, drôle, qu’il faut trouver, et le côté rythmé, pour la scène, et j’essaie de trouver un équilibre avec des ballades, et des morceaux plus évidents.
*Tu souhaiterais que les gens dansent sur tes morceaux ?
Je ne sais pas. Hier on a fait un autre final, avec la reprise de Vassiliu que tu as entendue, puis on a joué un autre morceau, et il y avait juste les têtes qui bougeaient, c’était vachement agréable, et nous aussi on était bien. Ce n’est pas quelque chose que je recherche de prime abord, que je sais faire, c’est à creuser…
*Je trouve que ce disque ressemble à un bilan musical de ta vie ;
tu tends vers 30 ou 40 ans ?!
J’ai 35 ans ! Et pour le moment, je n’ai pas réussi à faire un disque qui raconte des histoires qui ne soient pas ma vie, donc peut-être que je vais aller vers la quarantaine, par la force des choses, mais je n’en sais rien. Le côté chronique de vie, je trouve ça passionnant, aussi parce que ça s’impose à moi. Et il y a un moment où tu te dis : « Si je meurs bientôt, j’aurai raconté ma vie en disque… » Mais je crois que l’on peut s’extirper de tout ça, c’est juste une pratique que je n’ai pas. Je m’intéresse toujours beaucoup à la construction d’un album, même si ça n’a plus de sens aujourd’hui avec iTunes, mais ça m’intéresse encore…
*La France revient souvent dans tes textes, l’identité nationale ; faire de la chanson française en 2010, c’est aussi participer à ce débat ?
Je ne sais pas pourquoi, mais mon premier album s’appelait Chansons françaises, et mon single, c’est France Culture. J’en mets toujours une couche là-dessus, sur la France, et donc je pourrais presque passer pour un chanteur FN. Si j’ai appelé mon album Chansons françaises, c’est parce que je n’écoutais que de la musique en anglais, donc faire de la chanson française, c’était la regarder, dire : « Regardez les copains, il y a la chanson française, voilà mon disque ! » Un éditeur de chez Sony m’a dit : « Ce que tu fais, c’est de la world musique, la world musique que l’on fait en France », et il défendait son argument : « Ton intro de Mémé 68, tes accords, ta descente harmonique, il n’y a que les Français qui font ça ! » C’est caractéristique de Legrand, de Delerue et puis d’autres ensuite. C’est ça l’identité musicale nationale, mais je ne crois pas que ce soit un truc à défendre…
*Tu as été taxé de chanteur FN ?
Je me suis fait allumer sur un site connu extrémiste, où tu as des chasseurs et des anciens barbouzes, et il y a eu un thread avec une centaine de messages, et les mecs me défoncent. Ce qui est important, c’est que ce disque arrive aux gens, ça veut dire que ça vit. Il y a des gens qui ont acheté le disque, qui sont allés aux concerts, ce côté chanson française qui n’existe pas pour moi, car je n’y vais pas, aux concerts de chanson française (sourire), là, ça existe. La culture française est là, un mec chante en français, un autre estime que ce sont des accords français, mais ça ne va pas plus loin, ce n’est pas une chose à préserver je crois…