Bachir, une histoire de Hip-Hop… [1/3]

 

V : Moi, comme j’habitais un peu en hauteur, on m’appelait le DJ de la colline (sourire), tout ça parce que j’étais le seul de mon groupe à prendre le train, à aller chez Urban, à acheter des mixtapes, et quand j’avais 14 piges, je commandais les cassettes de Slurg. Je prenais la tête à ma mère pour qu’elle me lâche un chèque de vingt balles [5 euros - ndlr.] Pour faire le parallèle avec l’école, il y avait la k7 Slurg Lesson one : tu dépliais la pochette, il te donnait une leçon et ça m’intéressait. L’école, c’était pour les parents, pour être socialement présent, c’était juste physique.  Avec la Slurg Lesson one, je pouvais apprendre que que J-Live rappait et scratchait en même temps, par rapport à u=r/i, et toutes ces formules, c’est quand même plus excitant !

B : Je trouve que le rap est une musique qui fait du bien quand tu as l’ego un peu cassé. En termes d’estime de soi, c’est plutôt positif. Quand j’allais à Paris chez LTD, Ticaret ou Urban pour acheter des vinyles, je repartais en train, je regardais 15 000 fois mes skeuds, je lisais tous les crédits, les dédicaces, qui a fait la pochette, et ce qu’il y a écrit autour du macaron : « ça se trouve c’est une private joke, il a envoyé chier quelqu’un ! » et tu arrives chez toi, tu te dis : « Je vais leur faire une cassette, je vais leur mettre tel morceau, celui-là non, il n’y a que moi qu’il l’ait, je veux le kiffer seul », et ça, avec le temps, c’est quelque chose qui a changé, surtout quand j’ai fait de la radio. Ça m’a permis de m’ouvrir, de partager mes skeuds, de leur donner une vie. Avant tu les as chez toi, tu es content, et tu te branles !

V : Mon parcours a été entrecoupé de plein de choses, je n’ai pas toujours été à 100% là-dedans, il y a eu du sport, du foot, et quand j’ai connu Bachir et ses gars, il y avait un péage rapologique pour entrer dans le cercle. Ce sont des discothèques ambulantes, et j’ai l’impression que beaucoup de liens se font par rapport à ça.

B : Oui, on ne se testait que comme ça, comme un entretien d’embauche : « Ok, tu connais quoi ? ça tu l’as ? Tu ne l’as pas ? » C’est aussi ce qui a fait notre culture, on se disait : « il ne faut pas que je sois pris pour un con. Il faut que j’écoute ça tel maxi… c’est produit par machin… » Je trouve que tous les gens de cette génération ont ce souci-là, et si je te sortais des trucs que tu ne connaissais pas, c’est que quelque part j’étais plus balèze que toi.

V : Je me souviens d’avoir acheté un skeud, en me disant que mon pote Schlas ne l’avait pas. Le truc n’était pas mortel, et il ne connaissait pas. C’était une petite victoire !

B : C’est un petit milieu et je trouve que Internet a fait du bien, ça a calmé les ardeurs. Internet a fait que tout le monde a eu accès à tout. Je ne sais pas si c’est bien ou non, mais ça te fait redescendre d’un cran en terme d’humilité, ça rend les choses plus accessibles. En même temps, avant, tu faisais tourner un album plus de 20 fois. Tu avais un Walkman à l7, tu n’avais pas envie de rembobiner parce que ça niquait tes piles, donc tu écoutais tous les morceaux. Ce n’était pas tant la quantité, mais vraiment une histoire de qualité.

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* À cette période comment on se façonnait un bon goût ? Comment on choisit ce que l’on achète ?

B : Moi, je n’ai jamais acheté un disque que je n’aimais pas. Ma collection de disque, c’est la bande originale de ma vie, c’est pour ça que je ne m’en séparerais jamais. Ce sont des skeuds que j’aime. Ceux que je n’aime pas, c’est ceux que j’ai reçus ou que l’on m’a donnés ! Il y avait des valeurs sûres, et j’ai bien aimé le côté édition limitée du label de Bobbito, Fondelem, par exemple. C’était un kif d’avoir ces disques, tu savais que c’était pressé en peu de copies, et que c’était bon. Comme Def Jam au début 90 : tu achetais et tu savais que ça défonçait.

V : Moi je me repérais au sticker parental advisory, et je me retrouvais parfois avec du rock. Il n’y avait pas de rayon rap, tout était mélangé, il fallait fouiller, et dès que je voyais un parental advisory, je partais avec. Je me suis retrouvé avec des skeuds mortels de l’époque !

* La musique est souvent liée aux souvenirs lorsque l’on est plus jeune…

B : C’est pour ça que je parlais de bande originale d’une vie. Vendredi on est allé voir Public Enemy, c’était monstrueux, parce que le show était monstrueux. Je ne suis pas dans un délire Casimir et nostalgie, et pour le rap, c’est pareil. Je les aime pas ces connards qui chantent L’ile aux enfants. Je voulais voir une prestation scénique, et quand tous les morceaux te filent la chair de poule, ça met une grosse tarte ! J’attendais de voir un Flavor Flav fatigué et un Chuck D qui essaie de le canaliser, mais les mecs sont carrés ! Chuck D a même dit : « si un rapper américain ne vous fait que 45 minutes de show, ne le laisser pas sortir de la salle ! » Ça ouais, ça me parle, des morceaux qui me feront toujours un effet, et au-delà de la nostalgie, artistiquement, le truc butte. En 2010, il butte !

* Comment on passe de simple auditeur à activiste ?

B : Moi je me dis : « Est-ce qu’on ne l’a pas toujours été ? » A partir du moment où tu tagges, tu écoutes, tu sélectionnes des sons, tu fais des k7, même pour 10 personnes, selon moi tu es déjà activistes. En plus, je prenais ce rôle-là très au sérieux, les gens venaient chez moi, je me prenais la tête, plus que sur mes devoirs, et c’est d’ailleurs pour ça que j’ai raté ma vie ! (sourire) Tu te sens investi, je taggais mal, mais je taggais quand même, tu es déjà activistes, même si tu es tout seul dans ta chambre. L’activisme prend une autre ampleur quand tu commences à faire de la radio, quand tu sors des k7 mixées, la première soirée… Pour moi, dans ce mouvement, tu es forcément acteur, plus que spectateur. Tu mouilles le maillot.

* C’est plus un tempérament qu’une opportunité, non ?

B : Peut-être. J’ai l’impression que tous les gens autour de moi étaient des acteurs, en même temps, ça nous aurait fait chier que des mecs nous regardent faire ! Par contre, j’ai mis du temps à me mettre aux soirées en tant que DJ, je trouvais ça chiant de plaire aux gens. Tu arrives avec les skeuds que tu kiffes, et les gens te demandent si tu n’as pas Gilbert Montagné !
Tu as cette démarche de partage, tu veux être repéré comme la personne ressource, qui a du son, et sans me la raconter, dans mon petit secteur de ploucs, j’étais ce mec-là. Aujourd’hui, un mec qui écoute du rap n’est pas obligé de faire des graff, alors qu’à ce moment-là, il y avait un côté : « et toi, qu’est-ce que tu fais ? »

V : Quand tu parles d’activisme, c’est aussi le fait d’en parler, s’y intéresser, avoir un avis, faire vivre le truc. Je pense que l’on va vers la discipline qui nous correspond, je sais pertinemment que le fait de prendre le micro et rapper, c’était pour combattre un trait de caractère qui ne me plaisait pas. Je ne parlais pas, jusqu’à 13 / 14 ans, je ne parlais pas, mais pas du tout ! Autour de 2005/2006, ce sont les gens qui m’ont poussé vers la scène.

* Qu’est-ce qui caractérise ce moment où l’on devient activiste ?

B : Ce moment-là, il est intéressant, car je le trouve proportionnel à ton budget. C’est à dire que, économiquement, j’ai été proche de zéro, voire en dessous de zéro très longtemps. Ce qui fait que tout achat de skeuds, concerts, ça n’était pas possible. Je crois qu’une fois, Les Little sont passés vers chez moi gratuitement, et comme j’étais invité à EuroDisney, je suis allé voir Mickey ! Rencontrer des gens du milieu, ça c’est fait au moment du CROUS, ça a vraiment changé ma vie. Ça m’a ouvert à la culture, à l’époque il n’y avait pas de Hadopi, c’est pour ça que la k7 était un bon moyen : tu enregistrais, ça ne coutait quasiment rien, clac ! Slurg passait des trucs en radio, j’appuyais sur Record. Aller aux concerts, acheter des disques, c’est quand j’ai eu des thunes, aussi minime que mon budget était au début.

* Aujourd’hui la musique s’est démocratisée, à l’époque, acheter une platine MK2, c’était un investissement…

B : A une époque, la musique c’était un effort financier. J’ai commencé à écouter du rap en 89/90 et j’ai eu une MK2 en 2001. Je ne l’ai même pas achetée, c’est un pote qui me les a prêtées. Je crois que l’activisme, c’est dès le départ, et tu le deviens de plus en plus…

* Pour conclure, qu’est-ce que vous a plu en 2010 ?

B : Le rap français était bien cette année. Qualitativement, il y a quand même eu du lourd ! Je pense à un mec comme Nemir de Perpignan, qui est super frais, qui n’arrive pas d’hier, mais qui a plus de visibilité aujourd’hui. Il a sorti une tape qui s’appelle Next Level [voici la 01, voici la 02 - nldr], que je trouve très bien, ça rappe pour rapper, c’est simple et efficace. Il y a des valeurs sûres comme Casey et Rocé qui ont sorti leur albums. On aime ou on n’aime pas, mais la Sexion D’assaut est arrivée avec un album qui fait plus de 300 000 ventes, et qui est frais. C’est mon gars, je ne suis peut-être pas objectif mais le EP de Vîrus est super frais, Mic Pro aussi et j’attends JL. L’album de Booba arrive, je ne parlerai pas de celui de Rohff, parce que j’en ai rien à foutre. Son univers ne me parle pas, ou très peu, j’ai décroché rapidement. Booba, tu vas toujours jeter un œil, il lâche 3 / 4 titres, pffff ! Il y a l’album d’Ali, et en mixtape, il y a The Nonce qui défonce ! (sourire) L’album de Bun B a aussi 3 /4  morceaux qui défoncent.

V : En termes d’album, je dis Big Boi, point. Drake m’est sorti par les trous de nez. Bun B, je l’ai écouté, donc pas acheté.

B : Il y a eu le Raekwon, Method Man et GhostFace. J’aime Lartizan et le label Lzo. Et si, tu me demandes quel morceau j’ai le plus écouté cette année, c’est un vieux morceau de raï algérien, un mec qui s’appelle Boutaiba Sghir, que j’ai découvert sur la compilation Proto-Raï Underground, éditée par le label Sublime Frequencies, sur les débuts du raï oranais. C’est un label de Seattle qui réédite de vieux trucs. Ce chanteur, Boutaiba Sghir, c’est l’influence numéro 01 de Cheb Khaled, il a un morceau qui s’appelle Dayha Oulabes et pour moi c’est le tube de l’année !

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POST-SCRIPTUM //

* Le BLOG de BACHIR, c’est ICI, télécharger la face A du Petit Bachir, c’est , et le mix Côte Ouest, encore .

* Écouter VîRUS (et télécharger son EP gratuitement, c’est ICI.)

* Slurg, c’est ICI & .

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2 commentaires

  1. Derp
    Le 17 janvier 2011 à 23:42 | Permalien

    Cool l’interview ! Vîrus m’a bien retourné quand je l’ai écouté. Je suis pas beaucoup le rap non plus, mais y’avait quelque chose. C’est efficace avec cette petite pointe de sombre, et moi quand y’a des pointes de sombre je suis à fond dessus, je me sens en cohérence avec l’auteur, je réfléchis à rien, à la vie, je marche sous la pluie et la neige, de nuit, avec du Vîrus. C’est con mais c’est bon.

  2. pif
    Le 20 janvier 2011 à 12:06 | Permalien

    ouaip, chouette moment cette interview
    « Je trouve que tous les gens de cette génération ont ce souci-là, et si je te sortais des trucs que tu ne connaissais pas, c’est que quelque part j’étais plus balèze que toi. » je sais pas si c’est un souci mais c’est très vrai. en une phrase je reviens en 94.
    bon moment aussi de se replonger dans les classiques.
    merci les gars!

Un trackback

  1. Par La fine équipe du 11 * The Clayderman effect le 18 janvier 2012 à 14:24

    [...] ce sont : Fidel Somno, VlaDimitri Lénine, Stéphane Hussein, Kami Jong-Il, BenJeeto Mussolini, Idi Bachir Dada et Nicolae Tchosescu ; avec un soutien indéfectible de JM. Passionnés de musique, ils ont le but, [...]

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