DJ Mehdi > Maelström #04

 

*Depuis les soirées aux Neuf Billards ! [Un petit bar très classique et parisien ; Justice, Mehdi et Pedro y mixaient très souvent, parfois devant très peu de monde… – ndlr.]

Tu te souviens ! Je joue avec eux depuis que je les connais, c’est-à-dire 2003, et ça ne s’est pas arrêté ; avec le succès, ils auraient pu souhaiter que MGMT fasse leur première partie, ou tourner avec untel, mais non, c’est resté très familial. C’est donc très stimulant pour tout le monde, une envie de se hisser à un niveau plus élevé. Je pense que c’est comparable à l’époque du succès de Daft Punk, qui ne donnait pas envie de laisser tomber, ça donnait envie d’être aussi fort qu’eux ! ça a trait à la personnalité des Daft, et c’est intéressant de souligner que Pedro est aussi une personne importante quand on cite ces deux exemples. On a toujours joué collectif chez Ed Banger, et l’explosion de Justice allait de pair avec l’explosion du genre et du label. Je me sentais plutôt bien, et surtout content pour nous tous, que l’on se retrouve à aller faire des tournées aux States, aux USA !

 

*Dans le premier numéro du magazine, dDamage disait que Justice avait permis aux artistes de l’électro française une reconnaissance, et l’opportunité de jouer à l’étranger…

Complètement, mais il me semble que Pedro et les anciens poussent depuis longtemps. Et c’est d’autant plus fort que c’est un mouvement, et c’est pour ça que Pedro a toujours joué collectif avec des labels comme Institubes ou Disque Primeur : il me semble que dans sa vision des choses, Justice plus Surkin plus Para One plus TTC plus DaTa plus dDamage, c’est encore mieux ! À travers tout ça, il y a des choses que tu aimes, d’autres que tu aimes moins, mais c’est une lame de fond difficilement stoppable…

 

En France, ça ne joue pas très collectif en général, c’est plutôt chacun dans son coin, non ?

J’ai l’impression que de cette scène « électro », plus que celle du rap français par exemple, joue collectif. Le succès des uns rejaillit sur les autres ; il me semble que tous ces gens posent leur empreinte au niveau international… Et pour être un peu polémique, j’ajouterai David Guetta à cette liste… Je vais un peu loin avec David Guetta, je sais, mais cela dit je ne suis pas loin de penser que ça fonctionne comme ça. Il me semble que plus il y en a qui passent le cap, mieux c’est pour tout le monde, et c’est aussi valable pour ceux qui arrivent aujourd’hui, comme Brodinski ou Yuksek, qui font du bien à la scène : leur musique abreuve ce flot qui vient de France. D’ailleurs, la scène n’est plus exclusivement parisienne, et c’est intéressant, à tous les niveaux…

 

*Pour en revenir au processus musical, il y a DJ Premier qui utilise la même recette depuis près de vingt ans, qui fait la même chose ; on ne peut pas le blâmer ?!

Oui, il n’y a donc pas de recette, le champ est illimité, c’est libre et vaste, et que tu puisses faire ce que tu veux, que ce soit validé, pas forcément par un succès populaire mais suffisamment pour te donner envie de continuer, c’est ce qui compte. Le cas de Premier est fascinant… c’est fascinant de penser qu’un morceau qu’il fait aujourd’hui, il aurait pu le faire il y a dix ou quinze ans, alors qu’il a changé de matériel, que l’industrie a changé, les gens avec qui il travaille ont changé, mais lui ne bouge pas. Cette vision un peu punk de la chose est fascinante, tu la retrouves aussi dans le skate ou le graffiti, avec des mecs qui font monomaniaquement la même chose, et d’autres qui on envie de casser le format. C’est comme ça. Tu prends Joe Strummer dans le punk, à la fin de sa carrière, il faisait de la musique avec des groupes au Mali ou au Mexique, il s’est ouvert, une envie spirituelle de musique, de recherche de vérité ; dans le même temps, tu as des mecs qui avaient toujours envie de jouer les mêmes morceaux, de la même façon, et c’est comme ça depuis toujours. Y en a-t-il un qui a raison sur l’autre, je ne crois pas…

 

*Et il y a ceux qui ont été victimes du succès, et que ça enferme dans un style…

Je ne suis pas sûr que ça marche comme ça ; dans le cadre d’un artiste qui a beaucoup de succès, je pense toujours à Bob Marley. De son premier album à Uprising en 1980, avec le morceau Could You Be Loved, Bob, c’est le même mec ! Il fait sensiblement le même disque, le même morceau, habillé pareil ! Et sur la période 63-70, John Lennon et les Beatles changent de coupe de cheveux, de style de musique, d’influences tous les six mois ! Un jour ils adorent Elvis Presley, puis ils découvrent Motown, ensuite Bob Dylan, et ils font des chansons folk, avec toujours le même succès et la touche Beatles. Ils ont capté des choses de leur époque et sont restés un groupe à part entière. Ils n’arrêtent pas de changer ! ça ne veut pas dire que Bob Marley est un meilleur artiste, c’est juste des circonstances, des rencontres, des parcours qui sont différents. Dans mon cas, je suis sensible au point que si je t’apprécie humainement, je vais m’intéresser à ce que tu fais, avoir un avis moins distant, moins tranché sur ce que tu fais. Et le jour où je rencontre Pedro, je me prends d’amitié pour lui, du coup j’ai écouté Daft Punk, et j’ai aimé. Et si tu es ouvert à la musique, quand tu écoutes l’album Homework, tu ne peux pas penser que ça n’est pas important ; mais, en réalité, j’ai été aussi amené à apprécier cette musique par mes affinités avec Pedro. Et que ça se ressente dans ma musique, que ça me permette de mettre des virgules, de passer à autre chose, je trouve ça assez légitime…

 

*En 2006, on a discuté du fait que pour le disque Lucky Boy, c’était la première fois que ton image était sur une pochette ; tu en es où de cette réflexion aujourd’hui ? C’est important d’exister en tant que personne ?

Il faut exister en tant que tel, il faut à un moment cesser de se cacher derrière des machines ou une image. Je trouvais, jusqu’à Lucky Boy, que mon image n’était pas assez forte. Il fallait que j’existe en tant que DJ Mehdi, je ne pouvais plus me cacher derrière de jolis logos, des machines ou des rappeurs. Dans la culture hip-hop dans laquelle je m’inscrivais, ce n’était pas naturel de penser comme ça. Le DJ était toujours en retrait. Le DJ le plus connu à l’époque, Jam Master Jay, est apparu sur la pochette de Run-DMC, son groupe, à partir du troisième album, il me semble. C’est aussi un phénomène qui est cyclique, car Grandmaster Flash, qui ne rappait pas, était la tête d’affiche de son groupe. Je crois que la tendance s’est inversée avec The RZA, puis il y a eu Pharrell et Kanye West. Même ceux qui étaient importants à une époque, Pete Rock, Large Pro, Premier n’ont pas d’image, de logo, ça ne faisait pas partie de la culture. Après Pharrell, il y a eu Just Blaze, Timbaland, Kanye West… Tout le monde avait un tag sonore, les producteurs apparaissaient dans les clips, et ils se sont mis à sortir des disques sous leur nom, avec les mêmes artistes avec qui ils bossaient depuis longtemps ! C’est vrai que pour Lucky Boy, So Me, le directeur artistique d’Ed Banger, m’a proposé de mettre mon image sur la pochette. C’était nouveau, ça m’a fait bizarre de voir des tee-shirts et des affiches sur lesquels j’étais, c’était un changement, et l’affirmation de faire des disques en solo. Avec Espion le EP et (The Story of) Espion, j’avais encore l’idée d’un groupe virtuel, qui servait à diluer mon travail, j’écrivais parfois les paroles des rappeurs qui venaient sur le disque ! Je préférais penser que je faisais partie d’un groupe géant dans lequel il y avait Rocé, Karlito, Manu Key ou Dany Dan, Feadz et Zdar… C’est aussi ce qui s’est passé pour le disque avec les Kourtrajmé, je n’avais pas envie de faire un disque qui se serait appelé « DJ Mehdi », j’avais l’impression que mon message et que ma musique passeraient mieux, voyageraient mieux, avec des images dessus. J’aime cette BO, c’est un objet un peu particulier, et il y a eu la rencontre avec Romain [Gavras – ndlr] et Kim [Chapiron, cofondateur du collectif Kourtrajmé avec Romain Gavras et d’autres… – ndlr]. Puis est arrivé un moment où il a fallu assumer d’être DJ Mehdi

 

*Tu as sorti un disque officiellement et tu as donné un mix sur Internet, comment ça se fait ?

Idéalement, j’aurais aimé sortir un disque qui soit un mélange des deux, mais ce n’était pas vraiment possible pour des histoires de droits. Dans le mix disponible sur Internet, il y a des bootlegs, comme le remix de Notorious BIG ou de Nas, qui ne sont pas des morceaux que l’on m’a demandé de faire officiellement. Ils ont été faits pour la bande-son du film des Kourtrajmé, Megalopolis. Pour Busta Rhymes, Ghostface, Uffie, IAM, ce sont des titres officiels que j’ai demandé à utiliser, mais ça n’a pas été possible, soit à cause de samples à clearer, soit parce que les maisons de disques n’ont pas envie de prendre du temps pour s’occuper de ça, ou que ces morceaux se retrouvent sur une compilation d’un petit label. Je revendique ces deux disques à part entière, les deux sont très importants à mes yeux…

 

*Il y a un remix sur lequel on attend que Manu Key rappe, mais il n’arrive pas !

Dans ce cas précis, je n’avais qu’un a cappella de Manu avec une chanteuse, et ce chant R&B en français n’allait vraiment pas en plein milieu de ce disque, ça ne fonctionnait pas.

 

*Tu es toujours attaché au sampling ?

Je ne sais pas faire autrement, tout simplement. Je me fais taper sur les doigts assez souvent, par exemple le remix de Uffie, qui est dans la compilation officieuse, j’aurais aimé le mettre dans le disque qui est sorti, mais il y a un sample que je n’ai pas eu le droit d’utiliser. Il faut que je trouve des manières de faire autrement, ou que je « cleare » les samples comme on dit ; d’ailleurs, j’ai des procès qui sont en cours, et ça me coûte de l’argent. Souvent je compose avec des samples, et à la fin je les enlève et je rejoue. Il y a un morceau de CCS, qui est sorti, qui contient un sample de Neil Young que je n’ai pas eu le droit d’utiliser pour la compil, j’ai donc dû couper et reproduire le morceau sans le sample. Si tu samples, soit tu paies, soit tu ne peux pas utiliser le morceau. Un sample peut valoir facilement 5 000 à 10 000 euros ; sur un petit budget, c’est donner plus au mec que je sample que ce que je vais gagner sur le morceau…

 

*Tu as récemment posé pour la marque de vêtements japonaise Uniqlo ; pour quelles raisons ?

Il n’y a pas vraiment de raisons, c’est une demande plutôt plaisante, si on te trouve assez beau pour te mettre sur des affiches et pour véhiculer l’image d’une marque… C’est une démarche inutile à l’appréciation de ma musique, ce n’est pas parce que tu m’as vu sur une affiche que tu vas apprécier ma musique, et je suis plus utile ici à parler musique qu’à faire des photos de mode…

 

*Il est quand même précisé « DJ Mehdi, musicien »…

Oui, c’est vrai. Je n’ai pas vraiment de raisons de ne pas le faire, c’est plutôt marrant, bien payé aussi, même si ce n’est pas le critère le plus important. Et puis on est constamment filmés et pris en photo lorsqu’on joue, c’est trop tard pour préserver mon image, et je crois que ça appartient à une autre époque d’avoir cette démarche. Le fait de poser pour une marque est accepté ; il y a dix ans, ça aurait été une autre histoire ! Je crois aussi que j’ai fait le tour du circuit « parisien » auquel j’appartiens, et j’ai toujours revendiqué de vouloir faire les choses avec le même dévouement, que ce soit pour dix ou cent personnes, alors autant le faire pour dix millions…

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Un trackback

  1. Par Rocé * Top départ [réédition 2012] le 26 janvier 2012 à 19:17

    [...] avancer est principalement l’amour de la musique. Les beats sont signés Ismaël (son frère), DJ Mehdi et Dave One (le frère de A-Trak, producteur du groupe Obscure Disorder & moitié de Chromeo [...]

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