Rocé, la conversation… [archive]

*Tu cites Brassens, mais j’ai l’impression que tu es plus proche de Brel…

C’est vrai que l’on m’a souvent comparé à Brel, mais je ne suis pas très fan. Par contre, il y a ce mec qui s‘appelle Jacques Debronckart, c’est une vraie référence. Il n’est pas connu, il est mort, il était belge… Il était, je trouve, beaucoup plus subversif que Brel, sauf qu’il n’en fallait qu’un, et c’est Brel a remporté la mise. Quand tu écoutes Debronckart, il y a une espèce de patate ! et les sons, tu as tout de suite envie de les sampler ! Si certains de ces types avaient été des rappers, laisse tomber ! Ils ont de vrais morceaux construits, avec un premier degré, un second degré, une profondeur. Aujourd’hui tu ne trouves pas beaucoup de titres comme ça. C’est vraiment une époque révolue. Il y a toujours des mecs qui écrivent, mais il faut les dénicher…

*C’est important pour toi les différents degrés de lecture ?

Oui, c’est important, ça montre le temps passé sur l’écriture d’un morceau, ça fait aussi en sorte que tu écouteras le morceau plus ou moins longtemps. Il y a des titres pour lesquels, après un certain nombre d’écoutes, je découvre d’autres facettes que je n’avais pas saisies dès le début… C’est le talent avant tout le reste. Les défauts que le rap français a pris, c’est le piston, le copinage, les relations intestines, la misogynie, le racisme… Le rap est trop intégré à la société  française. Il faut attendre le prochain mouvement !

*Ce n’est pas tout simplement un manque de professionnalisme ?

Bien sûr, mais c’est avant tout un problème lié à la société française. Quand tu regardes aux Usa, personne n’oserait monter sur scène s’il n’a pas de talent, sinon il prend des tomates dans la gueule. Aujourd’hui en France, personne n’ose jeter des tomates. Même les freestyles de rap sont condescendants. Le mec qui vient avec ses potes, il a au moins tous ceux-là qui gueulent quand il rap. Aux Etats-Unis, si le mec ne touche pas une bille, ses potes ferment leurs gueules. Là-bas, les gens ont cette objectivité de regarder le talent. On va dire que l’art est objectif, on ne peut pas savoir si quelqu’un est bon ou non. Mine de rien, dans le rap, il y a le côté performance qui est présent, qui apporte de l’objectivité. C’était ça qui était bien aux débuts, ce côté performance ; si le mec tue, il tue… Aux Etats-Unis, c’est quelque chose qui existe encore, il y a eu Big L qui était super underground, mais qui tuait, et tu as Jaÿ-Z qui est très commercial, et qui tue ! et tout ce qu’il y a au milieu, tu peux le zapper. Au bout d’un moment, tu épures, et ça donne quelque chose de classe. En France, tu n’as pas ça, tu n’as que le milieu ! (sourire)

*Brel disait : « le talent ça n’existe pas… »

C’est le travail ! Brassens disait, quand on lui parlait des autres auteurs : « ce sont des flemmards ! » et il avait raison…

http://www.dailymotion.com/video/x83gso


*Il y a beaucoup de références littéraires dans ce disque, tu lis beaucoup ?

Le côté littéraire et référence proviennent de ma rencontre avec Djohar, qui lit énormément. On a voulu donner des références parce que ce sont des pistes. A partir du moment où tu découvres beaucoup de nouvelles choses, tu as envie de les faire partager. Des idées qui viennent de bouquins de quatre cents pages, je ne peux pas les expliquer en trois minutes, donc c’est plus simple de faire un clin d’œil. Comme dans Besoin D’oxygène quand je dis « la culture est impérialiste », cette phrase veut tout dire et ne rien dire, mais pour moi elle signifie énormément. Elle vient d’un livre d’Edouard Saïd, qui a écrit ‘culture et impérialisme’, un livre qui est un peu précurseur de ce disque. Je n’ai pas envie que ce soit trop lourd, intellectualisé, il faut que ça reste de la musique, donc soit tu sors des punchlines, soit tu écris des livres ! C’est ça le rap. Il y a un moment où il a fallu faire un compromis, et resté à faire du rap et de la musique. C’est quelque chose de pas évident à faire. En même temps, le challenge est là, faire passer dans un morceau de trois minutes, plusieurs idées fortes.

*Ça peut-être déstabilisant pour les gens qui ont connu ton album précédent…

Oui, mais c’est aussi un pari, et maso comme je suis, je suis allé chercher le free-jazz… J’ai choisi une musique que personne n’écoute, avec des thèmes différents. « Je peux vous prouver qu’il est possible de faire un disque avec une musique qui ne s’écoute pas, des thèmes complexes, et un graff sur la pochette ! ». Finalement ça a été bien accueilli, et un morceau est entré en play-list sur France Inter. J’ai bien senti que les gens de notre génération sont restés bloqués, et vont écouter les Dorothée du ghetto, un rap assez ‘gagatisant’, ou alors ils sont passés à autre chose… J’ai voulu créer un pont et aller chercher l’auditeur, c’est un travail de longue haleine…

*Tu reviens souvent sur le thème du métissage, c’est une force, une faiblesse ?

C’est vrai que le thème revient dans cet album, c’est aussi un thème actuel, on nous parle de juif, de musulman, d’intégration… j’ai voulu en parler pour en montrer les contradictions, qui ne sont pas des contradictions de communauté, mais plutôt celles de la France et de comment elle a géré ses minorités. Disons que le fait que je sois d’origine juive et musulmane, russe et algérienne, né en banlieue, habitant à Paris, tout ça paraissait intéressant à mettre dans un seul morceau.

http://www.dailymotion.com/video/xb1wck

 

*Tu t’es plus livré dans cet album, tu parles notamment de ton père

Mon père a passé une partie de sa vie dans la clandestinité, à faire de faux papiers, pour la résistance d’abord, pour le Fln et les Algériens, et ensuite pour d’autres causes de libération. Il n’était pas français à l’époque, il a combattu pour la France sans être français, j’ai voulu mettre ça sur le même plan dans le morceau Chante La France, dans lequel je parle d’autres références que la France est fière de vendre aux autres pays, comme Kateb Yacine, un poète algérien, qui écrit en français, ou Aymé Césaire qui a pensé la négritude. Si, entre guillemets, la France est grande c’est aussi grâce à ces résistants qui ont combattu une certaine politique française, c’est ce que j’ai voulu mettre en avant. Combattre contre une politique française, ça peut faire grandir le pays, et mine de rien tous ces gens, on les retrouve dans les bibliothèques. Ils sont classés en langue française, même Kundera ! La culture s’approprie ces gens. J’ai voulu aller au-dessus de ça, mon ambition était de changer les codes, en prenant mon père comme exemple.

 

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