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Mark & Gustave
© 2012 Maelström Magazine



















[archive] Spencer Tunick, la conversation…
*Tu as toujours une idée de ce que tu veux faire ?
Oui, j’ai toujours une idée de ce que je veux faire. Même si parfois il y a des photos qui sont vraiment plus spontanées, comme celle-ci [un type est assis sur un banc avec un lévrier afghan en laisse, à Mexico… – ndlr] : j’étais en voiture, j’ai bloqué sur le chien, et j’ai simplement demandé au propriétaire de poser nu assis avec son chien en laisse, il a adoré ! Jai encore du mal à y croire ! Il y a aussi tous ces clowns à Mexico, elle [une jeune fille nue se tient à un carrefour, avec un maquillage de clown – ndlr], elle a souhaité que je la photographie nue maquillée en clown, donc on l’a fait dehors, sur son lieu de travail… Il y a toujours une histoire derrière ces images.
*Tu envoies les photos aux participants ?
Oui, j’ai déjà envoyé des milliers de photos ! Environ 100 000, et c’est sans inclure les portraits individuels et les séries que je fais pour moi… C’est difficile de bosser avec tant de gens, il y en a 95 % qui vont être contents, et 5 % qui ne le seront pas, car la photo sera perdue ! Mais je pense que 95 % de gens satisfaits est un bon pourcentage !
*Il y a des gens qui détestent ton travail ?
Je crois que « détester » est vraiment un mot trop fort, les gens qui détestent l’art, c’est vraiment… C’est difficile pour moi d’accepter que des gens détestent l’art. Mais c’est vrai que mon travail est montré au public, réalisé dans l’espace public, ce qui est mêlé à une démarche artistique, c’est du land art des années 70, avec des gens nus dedans ! Je ne conçois pas le nu comme sensationnel, peut-être parce que je suis un peu blasé… J’essaie de faire de mon mieux pour que mon travail me corresponde, qu’il soit apprécié par moi-même, par ma famille, par mes amis proches, et s’il peut toucher d’autres personnes, changer leur vision de l’art, du corps, du nu, tant mieux. J’ai la chance de pouvoir montrer mon art à beaucoup de gens…
*Tu as toujours souhaité montrer ton travail ?
Je dois avouer qu’au début j’avais une petite mallette, pleine de planches-contacts et de petits tirages, et j’adorais montrer mes photos à mes amis, ou alors étaler tout ça sur une table de café, dans un bar, pour les montrer aux gens autour. Puis j’ai pensé les montrer à encore plus de gens, c’est à cette époque que la Alleged Gallery a ouvert, et j’ai eu une expo en 1993, donc j’ai pu partager ces photos avec d’autres gens, c’était génial ! Ensuite une autre galerie m’a demandé une exposition… Je crois que ce n’est pas seulement une question de partage : pour moi, l’important c’est d’avoir toujours plus de gens qui posent, et pour les idées que j’ai, je dois montrer mon travail, pour avoir toujours plus de gens présents…
*Quels sont tes prochains projets ?
Je ne peux pas trop parler de ce qui est officiel… Sinon, je veux photographier ma femme avec 39 autres femmes qui ont 40 ans. (Rire.) C’est pour célébrer un moment de sa vie, pour commencer une nouvelle décennie ; je crois que je serai en retard pour ce projet, mais j’essaie ! J’ai aussi le projet de photographier des gens en train de flotter dans l’air. En gros, j’ai envie de faire des totems humains, mais ça coûte très cher de faire fabriquer l’armature, et ensuite il faut pouvoir la faire voyager… Tiens, voilà ma femme, en 2000, sur un volcan à Hawaii !
*Il y a des photos que tu ne veux pas faire, que tu ne peux pas faire ?
Je ne peux pas faire une photo de toi en train de courir nu dans le Louvre ! Ce n’est pas mon but de faire des photos que je ne peux pas faire ; je pense que certains endroits ne peuvent pas être photographiés, pour des raisons religieuses, financières…
*Ton travail est politique ?
Non, car je crois que c’est l’art qui prend le dessus : mon art est un travail qui peut être interprété sans aucune information, sans explication de texte, et je pense que c’est ce qui est important. C’est un honneur pour moi d’avoir été mandaté par Greenpeace ; depuis que je suis petit, c’est une organisation dont j’entends parler, qui se bat contre des Goliath, contre le nucléaire. Leur cause est juste, et souvent ces gens prennent des risques physiques pour faire passer un message. Ce n’est pas comme si je défendais une marque, comme si je devais vendre du Coca-Cola ; il y a beaucoup d’artistes qui associent leur travail à des marques, à des shows télé aussi, à des magazines… Il y a beaucoup d’artistes qui réalisent des projets commerciaux et, souvent, ce qu’ils photographient est beaucoup moins important qu’une cause comme l’environnement, la lutte contre une maladie…
*Tu refuserais de t’associer à une marque ?
Je n’ai jamais travaillé directement pour une marque. Mon travail est très reconnaissable, donc si je devais travailler pour une marque, ce ne serait probablement pas très bon pour moi. Certains peuvent adapter leur style, avoir un spectre plus large. Ryan McGinley, le photographe, est capable de jongler entre les deux mondes, je crois que c’est un véritable don de pouvoir faire ça, mais je n’en suis pas capable. Et je n’ai pas besoin de tant d’argent, ma vie est bien comme elle est.
*Mais travailler pour une marque, ça peut être l’occasion d’avoir plus de moyens, non ?
Je pense que ça peut être une opportunité, mais une marque peut aussi sponsoriser des expositions. Je sais que Delta Air Lines a sponsorisé l’exposition de Matthew Barney au Guggenheim. J’ai fait ça parfois, c’est vraiment intéressant et c’est une bonne manière de faire les choses…
*Il y a des gens qui te copient ?
Il y a plein de gens qui font des photos de groupes de gens nus aujourd’hui, mais ils le font différemment. Comme je suis là depuis longtemps, je suis établi dans ce milieu. Évidemment, si demain quelqu’un fait exactement la même chose que moi, je serai quand même un peu emmerdé…
*Quelles sont tes sources d’inspiration ? Tu parlais du Louvre et de peinture…
Je crois que mon inspiration provient d’une combinaison de photographies et de performances. J’aime beaucoup Yayoi Kusama, une artiste japonaise des années 60, j’ai été très inspiré par son travail. J’aime aussi les performances de Yoko Ono, Rebecca Horn, Chris Burden, Richard Long, Robert Smithson, Yves Klein… En photo, j’aime le travail et les nus de Diane Russo. J’aime l’idée de l’artiste voyageur qui utilise la photographie pour documenter un moment et des lieux, comme Ed Ruscha et les stations-service, ou Robert Frank et son travail sur les Américains. Il y a aussi Bill Brandt, et bien sûr la peinture. Je viens d’aller voir une exposition du Titien, et c’est vraiment très intense, avec du mouvement… J’ai envie de mettre du mouvement dans mon travail dans les vignobles.
Dans le vignoble du Pinot, pour Greenpeace. 2009.
*Tu travailles avec beaucoup de gens ; c’est une source de stress à certains moments ?
Je n’aime pas le stress, mais j’arrive bien à le gérer. Je jouais au basket à l’université, et j’ai appris à gérer la pression de devoir faire une action dans un laps de temps très court. Je crois que ma passion pour le basket s’est transcendée dans mon travail photographique !
*Tu as des exigences particulières quand tu es mandaté ?
Je ne suis pas un de ces artistes qui demandent de grandes chambres d’hôtel et un chef cuisinier ! J’aime avoir une baignoire dans ma chambre, c’est tout ! L’eau chaude me fait du bien, et je prends trois bains avant de faire un boulot, ça me calme !
*Est-il vrai que tu distribuais des flyers pour faire poser les gens ?
Oui, j’ai commencé en distribuant des flyers dans la rue pour faire poser les gens ; d’ailleurs je n’ai pas fait ça depuis un moment. Autour de 1995, quand je donnais 1 000 cartes à des gens, 100 à 150 personnes venaient. Pour les portraits personnels, je donnais des flyers différents à des gens que j’estimais avoir un truc et une certaine motivation ; en général j’avais 50 % de chances de revoir ces personnes. Quand j’ai commencé, j’avais l’impression d’être un musicien qui distribuait des publicités pour annoncer son concert ; dix ans plus tard, un artiste n’est pas censé procéder de cette manière, il a une autre démarche, mais c’était vraiment merveilleux de faire ça, d’être au coin d’une rue à New York à 5 heures du matin et de rencontrer des gens…
*C’est important de rencontrer des gens nouveaux ?
Oh oui, la vie c’est de rencontrer des gens nouveaux. I love to meet newde people !
Le glacier d’Aletsch en Suisse, pour Greenpeace. 2007.
[Vous pouvez retrouver le travail de Spencer Tunick sur son site Internet, www.spencertunick.com]